Philippe Rott : le scientifique qui a consacré sa vie à protéger la canne à sucre

Depuis plus de quarante ans, Philippe Rott éclaire de son travail un secteur souvent méconnu mais essentiel : la santé de la canne à sucre. Titulaire d’un doctorat en phytopathologie de l’université Paris XI, il mène
depuis 1982 une carrière marquée par la curiosité, la rigueur scientifique et une rare fidélité à une seule culture : la canne à sucre.

Quand le hasard ouvre la voie

Comme beaucoup d’histoires scientifiques, la sienne commence par un concours de circonstances. Après une formation universitaire à Strasbourg, à Angers et en région parisienne, il obtient une bourse pour préparer un doctorat. Direction Montpellier, terre agricole et scientifique, où il plonge pour la première fois dans l’univers de la canne à sucre.

La vie continue de le surprendre : son service militaire l’envoie en Martinique. Là, entre protections des végétaux et cultures florales, il découvre le terrain, la réalité du travail agricole, les premières maladies et leurs impacts. Une révélation. À son retour en 1986, le Cirad l’embauche comme chercheur. Quelques années plus tard, il part en Guadeloupe pour étudier l’amélioration variétale et la résistance des cannes aux maladies.

 

Comprendre les plantes pour mieux les protéger

Très vite, Philippe s’impose comme un chercheur engagé à relier théorie et pratique. Pour lui, la recherche fondamentale, comprendre ce qui se passe au cœur de la plante, au niveau cellulaire est indissociable de la recherche appliquée, qui doit aider concrètement les agriculteurs à résoudre leurs problèmes.

« Mon objectif a toujours été de produire des connaissances utiles, explique-t-il. Comprendre comment une maladie s’installe, comment une épidémie se déclenche, comment le climat influence une infection… Tout cela sert à protéger les cultures et à sécuriser les rendements. »

Cette vision intégrée deviendra l’un de ses grands apports : considérer la canne non seulement comme une plante, mais comme un système vivant menacé par un ensemble d’acteurs (virus, bactéries, champignons, insectes, facteurs climatiques…) qui interagissent entre eux.

 

La quarantaine de la canne : un rôle invisible mais déterminant

À partir des années 1970, la canne à sucre est confrontée à une menace silencieuse : la circulation accélérée au niveau mondial des boutures, pouvant transporter des maladies graves. Montpellier devient alors un centre stratégique de quarantaine, où les plants sont conservés deux ans en serre, testés, sécurisés, puis envoyés aux pays demandeurs uniquement s’ils sont sains.

Lorsque les outils de diagnostic moléculaire arrivent, Philippe sait qu’il doit s’adapter. En 1993, il part se former un an à l’Université de Floride. Ce séjour marquera un tournant : il plonge dans la biologie moléculaire, noue des collaborations durables et ouvre une nouvelle phase de sa carrière.

 

Des découvertes qui ont marqué la discipline

De retour au Cirad en France, Philippe poursuit ses travaux sur l’albicidine, une toxine produite par la bactérie responsable de l’échaudure des feuilles de la canne à sucre. Il identifie les gènes impliqués dans sa production, une découverte importante pour l’époque et amorce des projets ambitieux qui seront ensuite repris par des biochimistes. Vingt ans plus tard, la structure de cette molécule sera enfin élucidée, confirmant la pertinence de ses intuitions.

Après un autre séjour aux Etats-Unis dans le cadre d’une bourse Marie Curie de la Commission Européenne, il réintègre Montpellier en 2010 avant d’être nommé directeur de l’UMR BGPI en 2011. Une période qu’il décrit comme « passionnante, mais épuisante ». Il aime diriger, mais le terrain lui manque. Alors, quand l’Université de Floride ouvre un poste de professeur dédié à la pathologie de la canne, il postule. Il commence en 2013 et y restera jusqu’en 2019, formant des générations d’étudiants et accompagnant les producteurs américains.

 

L’auteur derrière les ouvrages de référence mondiale

Si Philippe est reconnu pour ses travaux scientifiques, il l’est tout autant pour ses ouvrages. Son premier guide sur les maladies de la canne, publié en 2000, est rapidement devenu le livre de référence mondiale. Un outil de terrain, riche en photos, consulté par agronomes, chercheurs et techniciens dans tous les pays producteurs.

Son deuxième ouvrage, encore plus ambitieux, mobilise 42 auteurs internationaux, 480 photos et un travail colossal de coordination. Il rédige aussi un chapitre pour les 100 ans de l’ISSCT, fouillant dans les archives, retraçant l’histoire scientifique en pathologie de la canne de 1950 à 1975. Au total : plus de 150 publications scientifiques, 26 chapitres de livres, deux brevets… une carrière exceptionnelle.

 

Un Français, Président de l’ISSCT, une excellence tournée vers l’internationale

De 2013 à 2019, Philippe a été vice-Président, puis Président de l’ISSCT (International Society of Sugar Cane Technologists) association mondiale des sucriers qui regroupe des représentants de 70 pays producteurs. Philippe a contribué à de nombreux ateliers de travail internationaux sur les maladies de la canne à sucre et a mené de nombreuses expertises à travers le monde.

 

« De la paire de bottes à la paire de bases » : sa philosophie

Accréditer à diriger des recherches depuis 1999, Philippe aura été Directeur Scientifique de quinze thèses de doctorat mais aussi de 12 DEA/Masters.

À ses étudiants, Philippe répète souvent la même phrase, devenue emblématique :
« De la paire de bottes à la paire de bases, et vice-versa. »

Les bottes pour le terrain.
Les bases pour l’ADN.

Une métaphore parfaite de sa carrière : équilibrée entre science de haut niveau et contact direct avec les producteurs. Parce que, pour lui, rien n’a de sens sans une vision globale, sans dialogue, sans regard sur le réel.

 

Un homme de valeurs et de transmission

Chercheur, directeur, formateur, auteur… mais aussi père et mari dévoué. Aux côtés de son épouse Claudia, qui travaille chez US Sugar, et de leurs enfants Benjamin et Emilie, Philippe a toujours trouvé son équilibre.

Lorsqu’il ne parle pas de phytopathologie, il cuisine des plats alsaciens, jardine ou explore de nouveaux paysages. Son engagement dépasse les laboratoires : il est membre actif des sociétés française et américaine de phytopathologie, de l’ASSCT et de l’ISSCT qu’il sert depuis des décennies, et soutient aujourd’hui la relance de l’AFCAS, une communauté française de la canne à sucre qui lui tient particulièrement à cœur.

 

 

Un héritage pour les générations futures

Interrogé sur sa carrière, Philippe confie sentir avant tout de la gratitude : « J’ai eu la chance de travailler pendant plus de quarante ans au service de l’industrie sucrière mondiale. J’ai rencontré des chercheurs, des étudiants, des producteurs, et je me suis fait des amis dans le monde entier. Peu de cultures offrent une telle richesse humaine. »

Sa vie, discrète et brillante, est celle d’un homme qui aura contribué, sans jamais le clamer, à sécuriser l’une des filières agricoles les plus importantes des régions tropicales.